Le début du Tango et la Guardia Vieja 1850-1920
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La Genèse (1850-1880) : Un Creuset de Cultures
Au milieu du XIXe siècle, Buenos Aires et Montevideo étaient des villes recevant des vagues massives d’immigrants européens (principalement italiens et espagnols) tout en conservant un héritage de population afro-descendante. L’origine du tango n’est pas un événement unique, mais un processus d’hybridation.
Le mot “tango” résonnait déjà dans les chroniques bien avant que n’existe ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Tango Argentin. Son origine est un casse-tête étymologique où se croisent trois continents : l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Dans plusieurs langues bantoues, le mot tangó signifiait “lieu fermé”, “terrain réservé” ou “cercle”. Dans les Amériques à l’époque coloniale, on appelait “tango” les maisons ou les sites où les esclaves se réunissaient pour danser et jouer du tambour. Ce n’était pas le nom d’un rythme, mais celui de l’espace physique de réunion. En Espagne, il existait aussi le tango andalou ; on pense que le mot est une onomatopée du son du tambour (tan-gó), un style complètement différent du style argentin. À l’époque, l’information n’était pas toujours documentée. Aujourd’hui, nous nous appuyons sur diverses sources — flyers, paroles de chansons et témoignages d’époque — pour théoriser et mieux comprendre la réalité de cette ère.
Les racines rythmiques
Le tango est né de la convergence de plusieurs genres provenant de différentes parties du monde. L’échange de rythmes était constant : la syncope africaine du candombe s’est mariée avec la habanera cubaine, la polka européenne et la milonga des gauchos.
À cette étape, le tango se gérait dans les orillas et arrabales (les banlieues ou quartiers populaires), dans les lupanars et les lieux de divertissement des classes populaires. Les orchestres n’existaient pas ; la musique était interprétée avec ce que l’on avait sous la main : flûte, violon et guitare.
La Vieja Guardia (1880-1920) : La Consolidation du Genre
Vers 1880, le tango commence à se définir comme un genre à part entière. C’est l’époque de la Guardia Vieja (Vieille Garde). Le contexte social est marqué par le conventillo (groupe de logements d’immigrants avec des chambres partagées par des familles entières), où le mélange des langues et les difficultés économiques ont créé le terreau idéal pour une expression mélancolique mais malicieuse.

Le débarquement du Bandoneón
L’un des jalons les plus importants a eu lieu vers 1890 : l’arrivée du bandonéon. Cet instrument d’origine allemande, proche parent de l’accordéon, a été conçu à l’origine pour les services religieux dans les lieux dépourvus d’orgues. Il a donné au tango son son “grognon” et sa tristesse profonde caractéristique. En remplaçant la flûte, le bandonéon a radicalement changé le tempo du tango, le rendant plus lent, plus dramatique et plus complexe.
La danse du “Corte y la Quebrada”
L’une des images les plus puissantes de la danse du tango primitif est celle de deux hommes enlacés pratiquant des pas au coin d’une rue, sous la lumière d’un réverbère. Loin des interprétations modernes, cela répondait à une nécessité démographique et sociale technique. Les plus expérimentés enseignaient aux novices dans les coins de rue ou dans les cours des conventillos.

À la fin du XIXe siècle, l’immigration dans le Río de la Plata était majoritairement masculine. La rareté des femmes dans les milieux sociaux était notable. Pour qu’un homme puisse espérer inviter une femme à danser dans un salon ou un “piringundín” (lieu de danse de mauvaise réputation), il devait être undanseur exceptionnel.
Le style à ses débuts était connu sous le nom de tango canyengue ; il était purement improvisé et d’un contact physique très étroit, ce qui a suscité le rejet de l’Église et de l’aristocratie de l’époque. Découvrez une séquence rare d’El Cachafaz et Carmencita, l’un des couples les plus emblématiques de l’histoire. Véritables pionniers, ils ont incarné l’élégance du tango argentin et ont largement contribué à populariser cette danse à travers le monde durant son âge d’or.
La Conquête de l’Europe et la Légitimation
Malgré le mépris de l’élite de Buenos Aires, le tango a voyagé en Europe dans les cales des navires, transporté par des jeunes de familles aisées qui fréquentaient les bas-fonds et par des musiciens aventureux.

Le “Tsunami” à Paris
Vers 1910, le tango a explosé à Paris. La capitale française est tombée amoureuse de cette danse exotique. Cependant, pour que Paris l’accepte, le tango a dû être “nettoyé“. Les mouvements les plus sexuels ont été éliminés et une posture plus droite a été adoptée.
Ce phénomène a été connu sous le nom de “Tango-mania“. Il y a eu le thé-tango, le champagne-tango et même la couleur “tango” (un ton orange-rougeâtre) est devenue à la mode dans l’habillement féminin. Lorsque Buenos Aires a vu que Paris célébrait le tango, l’aristocratie argentine l’a finalement accepté dans ses salons, lui accordant une nouvelle légitimité sociale.
Un Jalon Historique : le Tango-Chanson (1917)
Jusqu’en 1917, le tango était principalement une musique à danser avec des paroles souvent obscènes ou simplement humoristiques. Tout a changé lorsqu’un jeune chanteur nommé Carlos Gardel a enregistré Mi noche triste.
Avec Gardel, le tango devient “tango-canción” (tango-chanson). Les paroles acquièrent une importance narrative et sentimentale. On commence à chanter le désamour, la mère, la nostalgie du quartier qui change et la trahison. L’utilisation du lunfardo (l’argot du Río de la Plata) devient essentielle pour donner de l’authenticité aux histoires.
Ce changement a eu un impact direct sur la danse : les gens ont commencé à s’arrêter pour écouter le chanteur. Le tango n’était plus seulement pour les pieds, mais aussi pour l’oreille et le cœur.
La Capture du Son : Le Tango à l’Ère Acoustique
La sonorité du tango avant et pendant la Vieille Garde était définie par la précarité technique et l’urgence rythmique de la banlieue. Dans les enregistrements réalisés entre 1900 et 1920, les micros n’existaient pas ; les musiciens devaient s’entasser devant un énorme pavillon métallique qui recueillait les vibrations de l’air par simple pression physique. Ce système d’enregistrement acoustique dictait l’esthétique du genre : les instruments à grand volume naturel comme la flûte et le violon prédominaient, tandis que le piano, en raison de sa faible résonance dans le pavillon, était à peine perçu comme un écho lointain.

L’enregistrement se faisait sur des disques de cire vierge, où une aiguille de saphir gravait le matériau chaud en temps réel. Toute erreur lors de l’exécution obligeait à jeter le bloc de cire et à recommencer, ce qui exigeait une précision absolue de la part des musiciens. Comme la plage de fréquences était extrêmement limitée, le tango de cette époque possède ce timbre “métallique” et aigu si caractéristique. C’est dans ce contexte que le bandonéon a consolidé sa place : son son puissant et “grognon” parvenait à impressionner la cera avec une clarté que d’autres instruments n’atteignaient pas.
Ces enregistrements sur disques 78 tours ont capturé l’essence du tango le plus primitif : un tango plus rapide, “piqué” et moins mélancolique que celui qui viendrait plus tard. Le bruit de l’aiguille de ces enregistrements n’est pas seulement une interférence ; c’est l’ADN sonore d’une époque où le tango, entre la boue et la cire, commençait à documenter sa propre immortalité.
El choclo – Angel Villoldo (1910)
Transition vers la Nouvelle Garde (1920-1930)
Avec l’acceptation sociale à Paris puis à Buenos Aires, la danse a subi une métamorphose. L’emprise est devenue plus formelle. Les “quebradas” les plus agressives (où l’homme arquait le corps de la femme d’une manière jugée indécente) ont été éliminées pour laisser place à l’élégance du tango de salon.
Un point d’inflexion dans cette transition porte un nom et un prénom : Julio De Caro. En 1924, avec la formation de son sextuor, le tango a cessé d’être purement rythmique pour devenir mélodique. De Caro, musicien de formation académique, a introduit des arrangements complexes, des contrepoints et, fondamentalement, la mélancolie technique. Auparavant, les musiciens jouaient a la parrilla (en improvisant sur une structure simple) ; avec la transition, le tango est devenu une partition exigeante. Le sextuor typique, deux bandonéons, deux violons, piano et contrebasse, s’est imposé comme l’architecture parfaite.

La révolution du microphone : Techniquement, le changement le plus disruptif a été l’arrivée de l’enregistrement électrique en 1925. Jusqu’alors, les chanteurs devaient avoir des voix puissantes pour être captés par le pavillon acoustique. Avec le microphone, le fraseo (phrasé) intime est né. Les paroles, imprégnées de lunfardo, ont changé de thématique. On ne chantait plus seulement la bagarre ou la ruse ; la nostalgie de la percanta (femme) partie ou la douleur de l’abandon sont apparues. Le tango a commencé à parler du passage du temps et de la ville qui grandissait et dévorait les vieux quartiers.
Plus qu’une danse, un destin en mouvement…
Le tango n’est pas seulement une musique ou une danse, c’est le reflet d’une humanité en mouvement. Ce que nous avons exploré aujourd’hui n’est que la racine d’un arbre qui ne cessera de grandir.
Ici s’achève notre premier chapitre. Dans notre prochain article, nous plongerons au cœur d’une révolution : le passage à l’Âge d’Or, cette époque où le tango a quitté les faubourgs pour conquérir le monde et l’éternité.
À la semaine prochaine pour la suite de l’histoire !
Références
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- Ferrer, H. (1980). El Libro del Tango: Arte Popular de Buenos Aires. Antonio Tersol Editor.
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